"VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT"

CELINE

Lire le chef-d’œuvre de CELINE, «  Voyage au bout de la nuit », c'est marquer notre existence. On devient différent après l’avoir lu. J’ai retenu quelques phrases parmi de nombreuses à méditer humblement.

Les Parisiens

« Les gens de Paris ont toujours l’air occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir ; la preuve c’est que lorsqu’il ne fait pas bon à se promener, trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C’est ainsi . Siècle de vitesse qu’ils disent.

La guerre

«  On est retournés chacun dans la guerre. Et puis il s’est passé des choses et encore des choses, qu’il n’est pas facile de raconter à présent, à cause que ceux d’aujourd’hui ne les comprendraient déjà plus .

«  Tant que le militaire ne tue pas, c’est un enfant.

Les privilégiés

«  Lola, après tout, ne faisait que divaguer de bonheur et d’optimisme, comme tous les gens qui sont du bon côté de la vie, celui des privilèges, de la santé, de la sécurité et qui en ont encore pour longtemps à vivre…

L’intime

«  Tout ce qui est intéressant se passe dans l’ombre, décidément. On ne sait rien de la véritable histoire des hommes

Les classes sociales

«  On perd la plus grande partie de sa jeunesse à coup de maladresses. Il était évident qu’elle allait m’abandonner mon aimée tout à fait et bientôt. Je n’avais pas encore appris qu’il existe deux humanités très différentes, celle des riches et celle des pauvres. Il m’a fallu, comme à tant d’autres, vingt années et la guerre, pour apprendre à me tenir dans ma catégorie, à demander le prix des choses et des êtres avant d’y toucher, et surtout avant d’y tenir.

Après la guerre

«  C’est pour ça que j’avais fini par écrire à ma mère. A vingt ans je n’avais déjà plus que du passé.

Ma mère

«  En ce qui la concernait, elle n’y découvrait dans la guerre qu’un grand chagrin nouveau qu’elle essayait de ne pas trop remuer ; il lui faisait comme peur ce chagrin ; il était comblé de choses redoutables qu’elle ne comprenait pas. Elle croyait au fond que les petites gens de sa sorte étaient fait pour souffrir de tout , que c’était leur rôle sur la terre, et que si les choses allaient récemment aussi mal, ça devait tenir en grande partie à ce qu’ils avaient commis bien des fautes accumulées, les petites gens...Ils avaient dû faire des sottises, sans s’en rendre compte, bien sûr, mais tout de même ils étaient coupables et c’était déjà bien gentil qu’on leur donne ainsi en souffrant l’occasion d’expier leur indignité… C’était une « intouchable » ma mère.

Les commerçants .

«  Madame Puta ne faisait qu’un avec la caisse de la maison. ; qu’elle ne quittait pour ainsi dire jamais.  On l’avait élevée pour qu’elle devienne la femme d’un bijoutier. Ambition de parents. Elle connaissait son devoir, tout son devoir. Le ménage était heureux en même temps que la caisse était prospère. Ce n’est point qu’elle fût laide, Madame Puta, non, elle aurait même pu être assez jolie, comme tant d’autres, seulement elle était si prudente, si méfiante qu’elle s’arrêtait au bord de la beauté, comme au bord de la vie, avec ses cheveux un peu trop peignés, son sourire un peu trop facile et soudain , des gestes un peu trop rapides ou un peu trop furtifs. On s’agaçait à démêler ce qu’il y avait de trop calculé dans cet être et les raisons de la gêne qu’on éprouvait en dépit de tout, à son approche. Cette répulsion instinctive qu’inspirent les commerçants à ceux qui les approchent et qui savent, est une des très rares consolations qu’éprouvent d’être aussi miteux qu’ils le sont ceux qui ne vendent rien à personne.

La peur

«  C’est peut-être de la peur qu’on a le plus souvent besoin pour se tirer d’affaire dans la vie.

L’Afrique

« Quand aux nègres on se fait vite à eux, à leur lenteur hilare, à leurs gestes trop longs, aux ventres débordants de leurs femmes. La nègrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme ils sont comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants encore et moins de linge sale et moins de vin rouge autour.

«  A Topo, en somme, tout minuscule que fut l’endroit, il y avait quand même place pour deux systèmes de civilisation,

« celle du lieutenant Grappa, plutôt à la romaine, qui fouettait le soumis pour en extraire simplement le tribut, dont il retenait , d’après l’affirmation d’Alcide, une part honteuse et personnelle,

« et puis le système Alcide proprement dit, plus compliqué, dans lequel se discernaient déjà les signes du second stade civilisateur, la naissance dans chaque tirailleur d’un client, combinaison commercialo-militaire en somme, beaucoup plus moderne, plus hypocrite, la nôtre.

Un type bien

«  Evidemment Alcide évoluait dans le sublime à son aise et pour ainsi dire familièrement, il tutoyait les anges, ce garçon, et il n’avait l’air de rien. Il avait offert sans presque s’en douter à une petite fille vaguement parente des années de torture, l’annihilement de sa pauvre vie dans cette monotonie torride, sans conditions, sans marchandage, sans intérêt que celui de son bon cœur. Il offrait à cette petite fille lointaine assez de tendresse pour refaire un monde entier et cela ne se voyait pas.

« Il s’endormit d’un coup, à la lueur de la bougie. Je finis par me relever pour bien regarder ses traits à la lumière. Il dormait comme tout le monde. Il avait l’air bien ordinaire. Ça serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants.

La vie

«  Les hommes ont bien du mal à faire tout ce qu’on exige d’eux : le papillon pendant la jeunesse et l’asticot pour en finir.

«  Faire confiance aux hommes c’est déjà se faire tuer un peu.

L’ âge

«  C’est effrayant ce qu’on en a des choses et des gens qui ne bougent plus dans son passé. Les vivants qu’on égare dans les cryptes du temps dorment si bien avec les morts qu’une même ombre les confond déjà.  On ne sait plus qui réveiller en vieillissant, les vivants ou les morts.

« C’est l’âge aussi qui vient peut-être, le traitre, et nous menace du pire. On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. Toute la jeunesse est allée mourir déjà au bout du monde dans le silence de vérité. Et où aller dehors, je vous le demande, dès qu’on a plus en soi la somme suffisante du délire ? La vérité, c’est une lente agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi.

Le sexe.

« Le sexe est la mine d’or du pauvre.

Le passé

«  Pendant la jeunesse, les plus arides indifférences, les plus cyniques mufleries, on arrive à leur trouver des excuses de lubies passionnelles et puis je ne sais quels signes d’un inexpert romantisme. Mais plus tard, quand la vie vous a bien montré tout ce qu’elle peut exiger de cautèle, de cruauté, de malice pour être seulement entretenue tant bien que mal à trente sept degrés, on se rend compte, on est fixé, bien placé, pour comprendre toutes  les saloperies que contient un passé. Il suffit en tout et pour tout de se contempler scrupuleusement soi-même et ce qu’on est devenu en fait d’immondice. Plus de mystère, plus de niaiseries, on a bouffé toute sa poésie puisqu’on a vécu jusque-là.

Les ouvriers de Ford à Détroit.

«  Dans cette foule presque personne ne parlait l’anglais. Ils s’épiaient entre eux comme des bêtes sans confiance, souvent battues. De leur masse montait l’odeur d’entre-jambes urineux comme à l’hôpital. Quand ils vous parlaient on évitait leur bouche à cause que le dedans des pauvres sent déjà la mort.

L’embauche dans l’usine.

«  C’était vrai, ce qu’il m’expliquait qu’on prenait n’importe qui chez Ford. Il avait pas menti. Je me méfiais quand même parce que les miteux ça délire facilement. Il y a un moment de la misère où l’esprit n’est plus déjà tout le temps avec le corps. Il s’y trouve vraiment trop mal. C’est déjà presque une âme qui vous parle. C’est pas responsable une âme. A poil qu’on nous amis pour commencer, bien entendu. La visite ça se passait dans une sorte de laboratoire. Nous défilions lentement :

« Vous êtes bien mal foutu, qu’a constaté l’infirmier en me regardant d’abord, mais ça fait rien.

Le destin.

«  Ah ! si je l’avais rencontrée plus tôt, Molly, quand il était encore temps de prendre une route au lieu d’une autre ! Avant de perdre mon enthousiasme sur cette garce de Musyne et sur cette fiente de Lola ! Mais il était trop tard pour me refaire une jeunesse. J’y croyais plus !

« On devient rapidement vieux et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi. C’est la nature qui est plus forte que vous voilà tout. Elle nous essaye dans un genre et on ne peut plus en sortir de ce genre-là. Moi j’étais parti dans une direction d’inquiétude. On prend doucement son rôle et son destin au sérieux sans s’en rendre compte et puis quand on se retourne il est bien trop tard pour en changer. On est devenu tout inquiet et c’est entendu comme ça pour toujours.

Le chagrin

«  C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.

Les pauvres gens

«  En entrant, ça sentait chez les Henrouille, en plus de la fumée, les cabinets et le ragoût. Leur pavillon venait de finir d’être payé. Ça leur représentait cinquante bonnes années d’économies. Dès qu’on entrait chez eux et qu’on les voyait on se demandait ce qu’ils avaient tous les deux.

« Eh bien, ce qu’ils avaient les Henrouille de pas naturel, c’est de n’avoir jamais dépensé pendant cinquante ans un seul sou à eux deux sans l’avoir regretté.

« Les Henrouille eux, n’en revenaient pas d’avoir passé à travers la vie rien que pour avoir une maison et comme des gens qu’on vient de désemmurer ça les étonnait.

La bétise

«  Elle n’en finissait pas d’agiter ses frayeurs et de se gargariser avec de ce que pourraient en penser les voisins et les voisines. En transe de bêtise inquiète qu’elle était. Ça dure longtemps ces états-là.

Les égoïstes

«  Autant pas se faire d’illusions, les gens n’ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c’est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous. « Ils essaient de s’en débarrasser de leur peine, sur l’autre, au moment de l’amour, mais alors ça ne marche pas et ils ont beau faire, ils la gardent toute entière leur peine, et ils recommencent, ils essayent encore une fois de la placer.

Les souvenirs

«  Les hommes y tiennent, à leurs sales souvenirs, à tous leurs malheurs et on ne peut pas les en faire sortir. Ça leur occupe l’âme. Ils se vengent de l’injustice de leur présent en besognant l’avenir au fond d’eux-mêmes avec de la merde. Justes et lâches qu’ils sont tout au fond. C’est leur nature.

L’amertume de la vie

«  Les choses auxquelles on tenait le plus, vous vous décidez un beau jour à en parler de moins en moins, avec effort quand il faut s’y mettre. On en a bien marre de s’écouter toujours causer. On abrège. On renonce.

« ça dure depuis trente ans qu’on cause. On ne tient plus à avoir raison. L’envie vous lâche de parler même la petite place qu’on s’était réservée parmi les plaisirs. On se dégoute.

« Il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu’on peut sur le chemin de rien du tout.

« Il faudrait pour reprendre de l’intérêt trouver de nouvelles grimaces à exécuter devant les autres. Mais on n’a plus la force de changer son répertoire. On bredouille. On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu’une belote.

« Vous demeurent seulement précieux les menus chagrins, celui de n’avoir pas trouvé le temps pendant qu’il vivait encore d’aller voir le vieil oncle à Bois-Colombes, dont la petite chanson s’est éteinte à jamais un soir de février.

« C’est tout ce qu’on a conservé de la vie. Ce petit regret bien atroce, le reste on l’a plus ou moins bien vomi au cours de la route, avec bien des efforts et de la peine. On n’est plus qu’un vieux réverbère à souvenirs au coin d’une rue où il ne passe déjà presque plus personne »

Les riches

«  Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire, et tout le monde est bien content.

« Pendant que leurs femmes sont belles, celles des pauvres sont vilaines. C’est un résultat qui vient des siècles, toilettes mises à part. Belles mignonnes, bien nourries, bien lavées. Depuis qu’elle dure, la vie n’est arrivée qu’à ça.

«  les riches c’est facile à amuser, rien qu’avec des glaces par exemple, pour qu’ils s’y contemplent, puisqu’il n’y a rien de mieux au monde à regarder que les riches. Pour les ravigoter, on les remonte les riches, à chaque dix ans, d’un cran dans la Légion d’Honneur, comme un vieux nichon, et les voilà occupés pendant dix ans encore. C’est tout.

« Mes clients, eux, c’étaient des égoïstes, des pauvres matérialistes tout rétrécis dans leurs sales projets de retraite, par le crachat sanglant et positif. Le reste leur était bien égal. Même les saisons qui leur étaient égales. Ils n’en ressentaient des saisons et n’en voulaient connaître que ce qui se rapporte à la toux et à la maladie, qu’en hiver, par exemple, on s’enrhume bien davantage qu’en été, mais qu’on crache par contre facilement du sang au printemps et que pendant les chaleurs on peut arriver à perdre trois kilos par semaine …

Au bout de la nuit ..

Il y a un moment où on est tout seul quand on est arrivé au bout de tout ce qui peut vous arriver. C’est le bout du monde. Le chagrin lui-même, le vôtre, ne vous répond plus rien et il faut revenir en arrière lalors, parmi les hommes, n’importe lesquels. On n’est pas difficle dans ces moments-là car même pour pleurer il faut retourner là où tout recommence, il faut revenir avec eux.

Les amis

«  Puisqu’on était heureux l’un et l’autre de se retrouver, on s’est mis à parler rien que pour le plaisir de se dire des fantaisies et d’abord sur les voyages qu’on avait faits l’un et l’autre et enfin sur Napoléon, comme ça, qui est survenu à propos de Moncey sur la Place Clichy dans le courant de la conversation. Tout devient plaisir dès qu’on a pour but seulement d’être seulement bien ensemble, parce qu’alors on dirait qu’on est enfin libres. On oublie sa vie, c’est-à-dire les choses du pognon.

Les virées

« Comme nous lisions nombre de journeaux cochons à notre hôtel, on en connaissait des trucs et des adresses pour baiser dans Paris ! Faut bien avouer que c’est amusant les adresses. On se laisse entrainer , même moi qui avais fait le passage des Bérésinas et des voyages et connu bien des complications dans le genre cochon, la partie des confidences ne me semblait jamais tout à fait épuisée. Il subsiste en vous toujours un petit peu de curiosité de réserve du côté du derrière. On se dit qu’il ne vous apprendra plus rien le derrière, qu’on a plus une minute à perdre à son sujet, et puis on recommence encore une fois cependant rien que pour en avoir le cœur net qu’il est bien vide et on apprend tout de même quelque chose de neuf à son égard et ça suffit pour vous remettre en train d’optimisme.

La Polonaise

« Une longue fille puissante et pâle c’était. Tout de suite nous devînmes confidents. En deux heures je connus tout de son âme, pour le corps j’attendis encore un peu. Sa manie à cette Polonaise c’était de se mutiler le système nerveux avec des béguins impossibles.

Les amours contrariés

«  Les amours contrariés par la misère et les grandes distances, c’est comme les amours de marin, y a pas à dire c’est irréfutable et c’est réussi. D’abord, quand on a pas l’occasion de se rencontrer souvent, on peut pas s’engueuler, et c’est déjà beaucoup de gagné. Comme la vie n’est qu’un délire tout bouffi de mensonges, plus qu’on est loin et plus qu’on peut en mettre dedans des mensonges et plus alors qu’on est content, c’est naturel et c’est régulier. La vérité n’est pas mangeable.

La chambre

«  En quelques mois ça change une chambre, même quand on n’y bouge rien. Si vieilles, si déchues qu’elles soient, les choses, elles trouvent encore, on ne siat où, la force de vieillir. Tout avait changé autour de nous. Pas les objets de place, bien sûr, mais les choses elles-mêmes en profondeur. Elles sont autres quand on les retrouve les choses, elles possèdent, on dirait, plus de force pour aller en nous plus tristement, plus profondément encore, plus doucement qu’autrefois, se fondre dans cette espèce de mort qui se fait lentement en nous, gentiment, jour à jour, lâchement devant laquelle chaque jour on s’entraîne à se défendre un peu moins que la veille.

« D’une fois à l’autre, on la voit s’attendrir, se rider en nous-mêmes la vie et les êtres et les choses avec, qu’on avait quittées banales, précieuses, redoutables parfois. La peur d’en finir a marqué tout cela de ses rides pendant qu’on trottait par la ville après son plaisir ou son pain.

La jeunesse

« Les jeunes c’est toujours si pressé d’aller faire l’amour, ça se dépêche tellement de saisir tout ce qu’on leur donne à croire pour s’amuser, qu’ils y regardent pas à deux fois en fait de sensations. C’est un peu comme ces voyageurs qui vont bouffer tout ce qu’on leur passe au buffet, entre deux coups de sifflet. Pourvu qu’on les fournisse aussi les jeunes de ces deux ou trois petits couplets qui servent à remonter les conversations pour baiser, ça suffit, et les voilà tout heureux. C’est content facilement les jeunes, ils jouissent comme ils veulent d’abord c’est vrai !

« Toute la jeunesse aboutit sur la plage glorieuse, au bord de l’eau, là où les femmes ont l’air d’être libres enfin, où elles sont si belles qu’ellles n’ont même plus besoin du mensonge de nos rêves.

Les espoirs

«  On n’en pourrait plus de dépérir si on ne les oubliait pas.

« Sans compter le mal qu’on s’est donné pour en arriver où nous en sommes, pour les rendre excitants nos espoirs, nos dégénérés de bonheurs, nos ferveurs et nos mensonges… En veux-tu, en voilà ! Et nos argents donc ? Et des petites manières encore avec, et des éternités tant qu’on en veut.. Et des choses qu’on se fait jurer et qu’on jure et qu’on a cru que les autres n’avaient encore jamais dites, ni jurées avant qu’elles nous remplissent l’esprit et la bouche, et des parfums et des caresses et des mimiques, de tout enfin, pour finir par cracher tout ça tant qu’on peut , pour ne plus en parler de honte et de peur que ça nous revienne comme un vomi. C’est donc pas l’acharnement qui nous manque à nous, non, c’est plutôt d’être dans la vraie route qui mène à la mort tranquille.

La mort

«  Faut se dépêcher, faut pas la rater sa mort. La maladie, la misère qui vous disperse les heures, les années, l’insomnie qui vous barbouille en gris, des journées, des semaines entières et le cancer qui nous monte déjà peut-être, méticuleux et saignotant du rectum.

Conversation dans un salon de thé.

«  L’une d’elle refusa avec mille grâces, expliquant copieusement en confidence, aux autres dames, bien intéressées, que son médecin lui interdisait toutes sucreries désormais, et qu’il était merveilleux son médecin, et qu’il avait fait déjà des miracles dans les constipations en ville et ailleurs, et qu’entre autres, il était en train de la guérir elle, d’une rétention de caca dont elle souffrait depuis plus de dix années, grâce à un régime tout à fait spécial, grâce aussi à un merveilleux médicament de lui seul connu. Les dames n’entendirent point être surpassées aussi aisément dans les choses de la constipation. Elles en souffraient mieux que personne de la constipation. Elles se rebiffaient. Il leur fallait des preuves.

« La dame mise en doute, ajouta seulement, qu’elle faisait à présent «  des vents en allant à la selle, que c’était comme un vrai feu d’artifice.. Qu’à cause de ses nouvelles selles, toutes très formées, très résistantes, il lui fallait redoubler de précautions.. Parfois elles étaient si dures les nouvelles selles merveilleuses, qu’elle en éprouvait un mal affreux au fondement … des déchirements.. Elle était obligée de se mettre de la vaseline alors avant d’aller aux cabinets »

«  C’était pas réfutable.

La compassion

«  Ils en ont des pitiés les gens, pour les invalides et les aveugles et on peut dire qu’ils en ont de l’amour en réserve. Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux qu’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça ne sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour .

Le mal-être

«  La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage raisonnable, pur ne pas être simplement, profondément soi-même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, sur-homme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.

La justice

«  Rien n’est plus grave que la conviction exagérée…

Les insomnies

«  Il ne m’arrivait plus jamais à moi de dormir complètement. J’avais perdu comme l’habitude de cette confiance, celle qu’il faut bien avoir, réellement immense pour s’endormir complètement parmi les hommes. Il m’aurait fallu au moins une maladie, une fièvre, une catastrophe précise pour que je puisse la retrouver un peu cette indifférence et neutraliser mon inquiétude à moi et retrouver la sotte et divine tranquillité. Les seuls jours supportables dont je puisse me souvenir au cours de bien des années ce furent ces quelques jours d’une grippe lourdement fiévreuse.

La santé.

«  La santé et la vie forment des mélanges désastreux...Evitez toujours de vous soignez, croyez-moi.. Toute question posée au corps devient une brèche, un commencement d’inquiétude, d’obsession.

(B.GILLIER  2014)

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LA TIRADE DU CID DE CORNEILLE

Ôllande ! Ô désespoir, Ô stupide énarchie

N'avons-nous tant voté que pour cette infamie ?

Et ne sommes-nous blanchis à tant et tant œuvrer

Que pour voir en dix mois fleurir tant d'insuccès ?

Nos cœurs qu’avec ardeur faisons battre " français "

Nos cœurs sont las de vous et de tous vos compères.

Blessés, trahis, usés, l’ambiance est délétère;

Une affaire survient et fait tout exploser

Ô cruel souvenir d’une gloire passée

œuvre de tant d'histoire décimée le 6 mai

Nouvelle hiérarchie fatale à nos espoirs,

Précipice abyssal où nous allons tous choir.

Faut-il, par votre faute, voir ce pays crever

Et souffrir sans un mot ou souffrir de dégoût ?

Hollande ! Il est grand temps de redonner à tout,

Une plus grande exigence et un plus grand projet

Président, la fonction n'admet point d'à peu près.

Et les faux pas nombreux que vous accumulez

Les erreurs, les mensonges et cette suffisance

Font déborder la coupe de notre tolérance.

Le moment est venu où tout peut basculer

Évite la débâcle, sauvegarde la paix.

Va, quitte donc l'Elysée, en voiture ou en train

Et laisse le pouvoir en de meilleures mains

(Tirade écrite par un contemporain anonyme  ! …)

 

 

 

 

 

 

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LETTRE DE MADAME DE SEVIGNE

Paris, le 12 novembre 2013,

Lettre du jour de Madame de SEVIGNE

Sire,

Si j'ai aujourd'hui l'outrecuidance de vous écrire, souffrez cette fois de lire une lettre qui ne manquera pas vous déplaire, et même vous froisser. Vous la jetterez au feu, mais qu'importe!

Cette fois, Sire, l'heure est grave: même s'il perdure, doit-on avoir le courage ou l'effronterie de vous dire que votre règne est déjà à sa fin, à l'agonie, dans l'attente du dernier soupir? Quoiqu'il advient en effet, vos jours sur le trône sont comptés. Vous n'avez plus d'autre choix, Sire, que celui d'abdiquer ou de changer de grand chambellan pour conjurer in extremis le sort qui vous semble promis.

Vous-même, susurre-t-on à la cour, êtes à présent dans le doute: jusqu'alors, votre bonne humeur et votre entrain donnaient le change. La cour, comme d'ailleurs les gazetiers, se pinçaient pour croire en votre bonne étoile, mais vous étiez si résolu!

Vous êtes à présent touché par le sentiment d'un irréversible échec

Or, depuis quelques jours, votre mine rebondie semble s'être flétrie, votre flamme a été comme mouchée par la bise des revers. Vos proches se laissent aller jusqu'à révéler que vous êtes à présent touché par le sentiment d'un irréversible échec. Que s'est-il donc passé pour vous précipiter ainsi dans l'affliction et la résignation? Eh bien, Sire, il se dit sous le manteau que c'est le feuilleton de cette petite Leonarda qui a ruiné vos derniers espoirs. Le jour où vous avez prononcé ce discours insensé est à marquer d'une pierre noire: ce jour-là, Sire, auriez-vous pris la mesure de votre formidable erreur?

Durant cette annus horribilis, vous avez dû affronter deux terribles épreuves. La première, celle de la révélation des indélicatesses de Monsieur de Cahuzac, pourtant en charge de confondre les fraudeurs, a anéanti votre crédit, flétri votre doxa toute pétrie des vertus et de la morale les plus vétilleuses. Votre règne a reçu un terrible coup de caveçon, celui du désaveu et de la trahison de vos évangiles laïcs.

La seconde, sur laquelle il est à présent vain de gloser, c'est l'affaire Leonarda. Cette enfant de quinze ans a piétiné votre autorité, révélé à vos sujets que vous étiez construit d'indécision, de maladresse et d'hésitation.

Vous avez été ridicule

Souffrez, Sire, qu'une marquise écervelée vous écrive que vous avez été ridicule: pour un roi, il s'agit là de l'offense suprême. L'avez-vous méritée? A en croire les fagots de la cour et surtout ceux de vos proches, la réponse est affirmative.

Peut-on croire pour autant que vous allez vous résoudre à abdiquer, après avoir fait savoir que vous ne comptiez pas changer d'un iota les errements de votre politique? Il se dit même que vous ne songez pas un instant à remplacer ce pauvre comte Ayrault qui fait figure de sainte Blandine dans la fosse aux lions.

Sire, si votre dos ne trouve plus que les murs pour le soutenir, avez-vous mesuré la formidable détestation qui a saisi vos sujets exaspérés par la kyrielle de taxes et d'impôts qui s'abattent comme d'insatiables sauterelles. Et pourtant, vous continuez, Sire, de dépenser sans compter l'argent qui a déserté vos coffres depuis des lustres. En une semaine, n'avez-vous pas dépensé quelque cinq milliards d'écus pour aider la Bretagne plongée dans la misère, et pour sauver Marseille où règnent en maîtres brigands et criminels?

Changeriez-vous de grand chambellan qu'aussitôt vous perdriez votre couronne

Souffrez encore, Sire, que l'on ose vous questionner: où trouverez-vous donc tous ces écus? Vous voilà même contraint d'emprunter, tel un bourgeois impécunieux, pour renflouer une banque autrefois frappée de l'opprobre de la banqueroute. Plus de quatre milliards d'écus! Votre ministre des Comptes, Monsieur de Cazeneuve, affirme qu'il faudra encore faire quelque quinze milliards d'économies dans les mois à venir. Le pire serait-il encore à venir?

Même si vous affectez de n'en tenir aucun compte, les prodigalités dont font preuve le comte Ayrault, comme le comte Le Foll, ne laissent d'inquiéter. Deux choses l'une, Sire: ou bien ces promesses sont vouées au sort habituel des promesses; ou bien la frénésie des dépenses est le signe que vous-même et votre cabinet n'avez plus rien à perdre et que ces libéralités relèvent de la fuite en avant. Monsieur de Migaud, votre Contrôleur général, qui arrache ses derniers cheveux, lève les yeux au ciel, ronge ses ongles au sang, ne manque jamais vous alerter sur le niveau des dépenses; cela lui vaudrait, dit-on, d'être victime de votre bouderie. Les financiers anglo-saxons, qui ne sont pas des enfants de chœur, viennent de vous décerner une bien mauvaise note, sanctionnant une politique qui leur donne des furoncles.

En votre lugubre château, déserté des courtisans qui ne goutent guère les atmosphères funèbres, vous êtes bien seul. Changeriez-vous de grand chambellan qu'aussitôt vous perdriez votre couronne. Le comte Valls de Catalogne, souvent cité, n'aurait aucun scrupule à faire de vous une momie ceinte de solides bandelettes, bien enfermée dans son sarcophage. La duchesse Martine de Flandres, également citée, ruinerait le royaume en dépenses de vaisselle cassée.

Les pauvres vous haïssent et les riches vous moquent

Les foudres de Jupiter vous menacent, mais vous ne savez comment vous sortir d'un piège que vous avez vous-même ourdi. Durant la campagne, ne vous a-t-on pas entendu vitupérer, vociférer, jouer du muscle, dénoncer, brocarder et flétrir vos adversaires, et notamment les financiers? N'avez-vous pas imprudemment dit que vous n'aimiez pas les riches? Le drame est qu'à présent même les pauvres vous haïssent, pendant que les riches vous moquent. Avec quelle amertume devez-vous maintenant vous incliner sans barguigner devant les ukases de ces financiers et banquiers qui se vengent de la plus cruelle façon de vos aphorismes d'aubergiste.

Pour en finir, Sire, l'on spécule sur le dessein que vous auriez de laisser pourrir la situation au point de jeter vos sujets désespérés dans les bras de la Marinella. L'on dit encore que vous rêvez de l'affronter à des fins de l'emporter sans coup férir. Seriez-vous prêt, Sire, à faire litière de ce fagot pour sauver votre pouvoir? Ce serait assurément, Sire, vous montrer bien oublieux. Pour souper avec le diable, chacun sait qu'il faut une longue cuillère.

Un serviteur anonyme d'internet

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